UIA Centenary

Histoire et avenir de la coopération entre les OING et l’ONU

100ème Anniversaire – 1910 – 2010

Contribution de Cyril Ritchie, Vice Président de l’UAI

(Note liminaire de l’auteur : Des centaines d’OING ont contribué de façon substantielle depuis des décennies à promouvoir et intensifier la coopération avec l’ONU. L’UAI a fait rayonner leur engagement et leur éthique. Ce texte est un hommage à leur activité en faveur d’un monde meilleur.)

INTRODUCTION
1.
Les organisations internationales non gouvernementales jouent un rôle sans cesse plus important dans la vie nationale et internationale, qu'il s'agisse de promouvoir la démocratie; de garantir les droits et les libertés, notamment pour les femmes, toujours et encore discriminées ouvertement ou sournoisement dans de trop nombreux pays; de préserver l'environnement; d'établir des normes techniques et professionnelles; de favoriser le renouveau de l'éducation et de la culture; de faire reculer les limites de la science et de la recherche; de garantir la survie des victimes de catastrophes naturelles ou provoquées par l'homme ; et en tout temps de veiller à la transparence et à la nécessité de rendre compte pour les autorités publiques.
2.
Peut-être avant tout les ONG, les sociétés civiles, peuvent amener aux grands débats internationaux une connaissance du terrain ("the grass roots") où les citoyens et citoyennes cherchent tous les jours des solutions aux problèmes de leurs vies, de leurs communautés, de leurs cultures, de leur développement. Cette connaissance des aspirations des peuples - et des compétences des peuples - est un apport indispensable aux prises de décision au niveau international, notamment au sein des institutions et organisations du système des Nations Unies, myriade sans égale d'efforts humains visant aussi à améliorer la condition humaine.
3.
L'établissement de relations réciproques entre les OING et le système des Nations Unies a permis de tirer parti de l'expérience acquise par la Société des Nations avant 1939 et de l'élargir considérablement. Ces relations ont subi de nombreuses transformations, et l'on doit les développer davantage dans les décennies à venir de sorte que tous les efforts soient dirigés sur la tâche essentielle qui consiste à rendre le monde meilleur, plus sûr, plus juste, plus propre, plus sain... un monde dans lequel tous les êtres humains ont la possibilité d'accomplir leur vie dans un contexte de justice. Tels sont les objectifs des Nations Unies; tels sont les objectifs de la communauté non gouvernementale.
L’EVOLUTION DES MENTALITES
4.
Soixante-quatre ans après la fondation des Nations Unies, les associations transnationales, que l'on appelle habituellement organisations internationales non-gouvernementales ou OING, sont devenues des acteurs de premier plan sur la scène internationale. L'émergence de ces organisations au cours des dernières décennies constitue l'un des événements mondiaux du XXe siècle. Les OING sont devenues une troisième force importante dans les systèmes internationaux, accompagnant mais n'égalant pas (toutefois pas encore) d’une part le rôle grandissant des organisations intergouvernementales sur les scènes juridique, social et politique et d’autre part la mondialisation rapide des relations commerciales sur le plan économique. Comme l'a dit Boutros Boutros-Ghali lorsqu'il était Secrétaire Général des Nations Unies, "les ONG constituent une partie essentielle de la légitimité sans laquelle aucune activité internationale ne peut avoir un sens." Son successeur comme Secrétaire Général, l'excellent Kofi Annan a enfoncé le clou en déclarant "Un partenariat entre les Nations Unies et la Société Civile n'est plus une option, c'est une nécessité."Et récemment l’actuel Secrétaire Général, Ban Ki-Moon, a écrit « Une société civile agissant librement, bien organisée, vibrante et responsable est essentielle pour une démocratie. »
5.
Les OING sont l'expression transnationale au plan organisationnel de ce que l'on appelle de plus en plus la "société civile", ce qui est la sphère dans laquelle les mouvements sociaux s'organisent autour d'objectifs, de communautés et d'intérêts communs. La société civile ainsi définie se compose elle-même de principaux groupes qui reflètent ces divers intérêts. Sans pouvoir établir une liste exhaustive – tâche quasi-impossible – l’on peut constater que parmi ces principaux groupes qui oeuvrent à améliorer la condition humaine sont : les femmes, les jeunes, les peuples indigènes, les agriculteurs et paysans, les scientifiques, les syndicats, les éducateurs, les défenseurs des droits humains, les humanitaires, le personnel de la santé, les juristes, les environnementalistes, les travailleurs sociaux, les églises et bien d’autres tant professionnel que bénévole.
6.
L'importance nouvelle des OING résulte spécifiquement de plusieurs changements importants dans la société humaine. Parmi ceux-ci il faut citer:
a.
Le développement considérable des organisations non gouvernementales aux niveaux local et national, particulièrement dans les pays du Tiers monde ("le Sud") mais aussi dans les Etats de l'ancien bloc soviétique. Le processus graduel de développement et celui plus accéléré de la démocratisation ont progressivement libéré des capacités humaines de contraintes économiques, politiques et sociales de longue date. Dans la société civile les citoyens dotés de nouveaux pouvoirs s’organisent spontanément et massivement pour promouvoir leur bien-être individuel et commun.
b.
Organisme indispensable, les Nations Unies sont entrées dans une ère d'importance grandissante, car les gouvernements nationaux ne peuvent plus faire face seuls à des problèmes mondiaux de plus en plus nombreux. Citons comme exemples l’urgence qu’il y a à : préserver l'intégrité de l'environnement naturel ; offrir du travail décent à des millions de jeunes et d’adultes ; éradiquer les maladies; gérer les migrations internationales; lutter contre les stupéfiants et autres menaces à la sécurité et au bien-être de l'être humain. Ainsi, petit à petit, les organisations intergouvernementales qui composent la famille des Nations Unies sont-elles amenées à assumer de nouvelles responsabilités. Le concept de « gouvernance globale » (bien qu'il ne s'agisse pas encore de "gouvernement global") est désormais entré dans les moeurs.
c.
Une partie intégrante de ces changements a été l'avancée remarquable des techniques de communication. Des contacts immédiats et directs entre les personnes et leur organisation n'importe où dans le monde sont désormais la routine. Tout porte à croire que l'accès immédiat à toute forme d'information continuera à se développer de façon fulgurante, encourageant des mobilisations, parfois massives, de citoyen(ne)s pour ou contre des politiques ou décisions internationales. Les gouvernements sont donc de plus en plus obligés de justifier publiquement leurs actions. C’est une « obligation » saine qui renforce la transparence et la démocratie.
RAPPEL HISTORIQUE
7.
Pour bien situer les questions examinées ici, il serait peut-être utile d’indiquer quelques points forts des rapports pratiques ONU/OING au cours des 64 dernières années.
8.
Un moment important dans l'histoire des relations OING/ONU a été la création en 1948 de la Conférence des organisations non gouvernementales dotées du statut consultatif auprès du Conseil économique et social, connue habituellement sous le nom de CONGO. Pendant 61 ans, cet organe de coordination - avec une légère modification de son nom et un élargissement de son rayonnement - a servi de gardien des intérêts des ONG dans le système consultatif et de cadre à la coopération dans un grand nombre de domaines d'intérêt commun.
9.
En 1972, l'interdépendance des ONG avec le système des Nations Unies s'est intensifiée de façon notable avec la conférence des Nations Unies sur l'environnement humain organisée à Stockholm. L'expérience de Stockholm a été répétée et élargie à toutes les conférences que les Nations Unies ont organisées ultérieurement dans les années 70, 80 et 90 sur la population, l'alimentation, les femmes, l'habitat, la science et la technologie, etc...
10.
Il faut souligner l'importance des quatre Conférences mondiales sur les femmes (Mexico City, Copenhague, Nairobi, Beijing) où plusieurs milliers d'ONG - la plupart, mais pas toutes, des organisations de femmes - sont venues manifester leur volonté que ces conférences aboutissent à des progrès tangibles et durables en créant des rôles et des responsabilités justes pour les femmes. Ces manifestations de pouvoir féminin ne sont pas passées inaperçues aux yeux des délégations gouvernementales. Des négociations sont en cours concernant l’éventuelle tenue de la 5ème Conférence de l’ONU sur les femmes.
11.
Les rapports des ONG avec les Nations Unies ont été encore accélérés par la Conférence des Nations Unies de 1992 sur l'environnement et le développement (CNUED). A cette Conférence tenue à Rio de Janeiro, la participation des ONG n'a jamais été autant recherchée par les organisateurs onusiens. Les limites traditionnelles du système consultatif établi (notamment ses critères et ses processus d'examen) ont été pour l'essentiel mises de côté et des centaines d'organisations qui n'avaient pas été auparavant associées à l'ONU ont été encouragées à faire entendre leur voix. A leur tour, le rôle des ONG dans la réalisation des objectifs de la conférence a été particulièrement souligné dans le programme d'action adopté à Rio, le fameux « Agenda 21 ».
12.
Les conférences mondiales ultérieures ont dans une large mesure suivi le modèle de la CNUED, et il serait désormais inconcevable pour l'ONU de planifier un événement mondial sans la participation active du secteur non gouvernemental. Ce n'est peut-être pas une réforme juridique mais c'est une réforme réelle, car grâce a l’input compétent d'ONG responsables, les gouvernements adoptant les décisions lors de ces Conférences ont pu notoirement améliorer leur "output".
13.
En cette année du centenaire de l’UAI, je cite tous ces détails afin de souligner les résultats atteints par les OING, souvent représentées tout au long des années au sein des instances dirigeantes de l’UAI. S’agissant de la coopération entre OING et l’ONU, beaucoup de leaders de l’UAI ont joué un rôle majeur – souvent un rôle clé – dans ce processus qui n’est autre qu’améliorer la gouvernance de notre monde. Nous avons raison d’être fiers de ce que nos prédécesseurs ont accompli dans ce domaine.
DE BONNES PRATIQUES
14.
Je vous cite très succinctement quelques exemples de la diversité des relations qui se sont développées au cours des années et les avantages (tant pour l'ONU que pour les ONG) que l'expérience de ces décennies a rendu incontestable.
a.
Les ONG peuvent offrir des compétences et des conseils professionnels ou spécialisés, à la fois aux organes décisionnaires de l'ONU et au Secrétariat qui prépare et applique ces décisions;
b.
Les ONG peuvent présenter aux organes de l’ONU le point de vue d'importantes communautés ou collectivités dont les avis pourraient ne pas être suffisamment pris en compte par les délégations nationales mais qui sont importants pour une prise de décisions avisée et pour la mise en action ultérieure;
c.
Les ONG peuvent constituer d'importants canaux de diffusion de l'information onusienne pour leurs membres et contribuer ainsi à combler les lacunes laissées par les reportages incomplets et parfois hostiles des médias sur les activités de l'ONU;
d.
Les ONG peuvent renforcer l'appui aux programmes de l'ONU en menant des activités éducatives destinées à un plus large public (promotion de diverses « années » ou "journées" proclamées par les institutions de l'ONU, dont la journée mondiale de l'alimentation est un exemple) ou en recherchant des fonds (par exemple pour l'UNICEF);
e.
Dans certains cas, une coopération étroite avec les ONG est indispensable pour que les institutions des Nations Unies mènent à bien leur mission. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés, par exemple, sous-traite et coopère largement avec les ONG dans la plupart des situations impliquant des réfugiés. D'autre part le HCR donne accès aux ONG compétentes au processus de préparation des résolutions de son Comité Exécutif; les ONG font parfois partie de l'équipe qui accompagne le Président du Comité Exécutif lorsqu'il visite les projets de terrain; et le Haut Commissariat est ouvert à ce que les ONG soumettent des candidats pour le poste de Haut Commissaire ou H.C. Adjoint.
f.
Pour inciter les gouvernements à réagir plus rapidement et plus adéquatement face à la situation au Rwanda en 1994, deux ONG ont directement financé une partie d'une mission de surveillance des droits de l'homme de l'ONU.
g.
L'Organisation météorologique mondiale a associé une OING à un programme de coopération conjointe sur la recherche en matière de cyclone tropical, qui comporte notamment l'exploitation d'un système d'observation par un aéronef sans équipage.
h.
Le processus gouvernemental menant à et entourant le Sommet Mondial sur la Société de l'Information (Genève 2003 et Tunis 2005) a incorporé un Bureau "officiel" de la Société Civile représentant une multitude de "familles de la société civile". Ces "familles" ont eu de larges possibilités de s'engager avec les gouvernements lors de la préparation des textes, des résolutions et du suivi de la Conférence.
i.
Il y a plusieurs organes de l'ONU formellement constitués où des OING siègent paritairement avec les organisations intergouvernementales. Il s'agit des domaines de la promotion des Coopératives; de l'utilisation des terres arables; de la santé des femmes parturientes; de l'ONUSIDA; de la coordination des actions humanitaires; de la lutte contre la pauvreté.
j.
Seule une coopération intense entre les Nations Unies, des gouvernements particulièrement bien disposés, et des ONG compétentes et persistantes ont permis la rédaction et la mise en application de traités et conventions dans des domaines tels que les droits de l’enfant, la Cour Pénale Internationale, la torture, les mines anti-personnelles, les enfants soldats, les armes légères, la prévention des conflits.
k.
Lors des préparatifs du Sommet de l'ONU en septembre 2005 (marquant le 60ème anniversaire des Nations Unies), le Président de l'Assemblée générale a convoqué et dirigé personnellement des Auditions de la Société Civile, Auditions qui ont permis à des ONG de montrer un tel sens de responsabilité que plusieurs gouvernements ont demandé que l'expérience soit renouvelée. Au Sommet lui même trois représentants des ONG (et deux représentants du Business international) ont pu s'adresser aux Chefs d'Etat et de Gouvernement. Encore un précédent qui a depuis été plusieurs fois renouvelé.
l.
Plusieurs Présidents récents de l’Assemblée générale ont incorporé dans leur cabinet personnel une Chargée de Liaison des ONG. Entre autres avantages, cette désignation inédite a permis d’optimaliser l’intégration des ONG dans le processus de réalisation des Objectifs de Développement du Millénaire (ODM-MDGs). L’ONU sait trop bien que ces Objectifs ne seront pas globalement atteints à la date cible de 2015. Mais l’ONU sait aussi que sans l’engagement éclairé et massif des ONG les résultats seront encore plus éloignés. D’ailleurs une campagne se dessine actuellement au sein des réseaux d’ONG pour préparer l’après 2015.
m.
Et que dire du secteur crucial des Droits de l’Homme, où l’accès des OING à l’ancienne Commission était presque aussi exemplaire que celui en vigueur auprès de la Commission sur le Développement Durable. Toutefois, au sein du nouveau Conseil des Droits de l’Homme, une vigilance responsable de la part des OING est nécessaire tous les jours afin de préserver l’universalité et l’intégrité de ces Droits.
ET L’AVENIR ?
15.
Un certain nombre de ces exemples constituent une suite -même non-avouée - au fameux Rapport Cardoso de 2004 (c'est à dire le Groupe des Sages nommé par Kofi Annan pour réfléchir à l'ensemble des rapports ONU-Société Civile, Groupe présidé par l'ancien President du Brésil, Fernando Henrique Cardoso). L'Assemblée Générale de l'ONU ne s’est pas précipité - c'est le moins que l'on puisse dire ! - de mettre en oeuvre le Rapport Cardoso. Mais des petits pas sont accomplis; des précédents sont créés; le preuve est apportée aux gouvernements (au moins à ceux qui n'ont pas les yeux et les oreilles fermés) que - je cite à nouveau Kofi Annan - "l'énergie, la créativité et l'idéalisme pratique des organisations de la société civile donnent une nouvelle vitalité et un nouveau sens au concept de communauté internationale... et contredisent ceux qui prônent l'égocentrisme et l'isolationnisme". Ceci est tellement vrai que l’on ne peut qu’être étonné (et agacé !) que certains gouvernements ne semblent pas comprendre à quel point il est préférable d’avoir des ONG responsables et compétents à la table de discussion, plutôt de devoir confronter d’autres éléments de la société civile massés dans la rue !
16.
Pour conclure : L'association des ONG à l'élaboration des politiques de l'ONU, au fonctionnement de l'ONU, à la réalisation des décisions de l'ONU s'accomplit, certes lentement, mais sûrement. Et cette progression là encourage et facilite d'autres avancées structurelles dans des domaines tels que les droits des femmes, l'annulation de la dette des pays les plus démunis, la croissance du travail décent, la prévention des conflits, la reconstruction des pays meurtris par les guerres ou les catastrophes, l'inclusion d'une dimension sociale dans la gestion de la globalisation ...et même la cause presque désespérée du désarmement nucléaire.
17.
Ce sont, après tout, des buts communs partagés par l'ONU et les OING. Ce partenariat n’est donc autre chose que du bon sens. J’exprime une reconnaissance émue à des générations de dirigeant(e)s de l’UAI qui y ont tant contribué, chacun(e) dans son domaine de compétence. J’encourage l’UAI à redoubler d’efforts afin d’atteindre ensemble avec l’ONU et d’autres OING une paix mondiale juste et durable.